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Continuité ou discontinuité pédagogique ?

 « Si le sujet n’était pas si grave, il prêterait à rire … au-delà de la psychose engendrée par la possibilité d’une épidémie qui paralysera sans aucun doute la France dans les mois à venir et contre laquelle le gouvernement déploie force de préventions, il en est une qui retient naturellement notre attention, celle de la continuité pédagogique en cas de fermeture des lycées et des collèges. Le Ministère nous l’affirme, « en cas de fermeture nationale des écoles et des établissements scolaires, le ministère de l’Éducation nationale a prévu que certains enseignements pourront être assurés d’une manière différente. Les moyens de communication actuels seront utilisés : téléphone, Internet, télévision, radio». Il aura donc fallu un risque sanitaire d’envergure nationale pour que l’Éducation du même nom découvre ou redécouvre les vertus d’une pédagogie alternative au présentiel. Comme souvent, c’est pour pallier à une carence du système naturel de l’enseignement que l’on se tourne vers les technologies ».

C’est par le plus grand des hasards, en revisitant ce matin mon blog pour l’écriture d’un dossier, que je suis retombé sur cet article, que j’avais publié le 19 août 2009 et intitulé « de l’influence de la grippe H1 N1 sur le développement de la FOAD ». A cette époque, pas si lointaine, les médias privilégiés étaient la télévision et la radio, et 264 heures d’émissions télévisées et 288 heures d’émissions radiophoniques avaient alors été préparées pour la rentrée 2009.  Dans mon article, je regrettais que soit minimisé le fait que la véritable plus-value de l’enseignant n’était pas tant de produire des contenus que d’accompagner au développement des connaissances, et que, bien que les technologies nous proposent une multitude de possibles, rien n’était envisagé pour faire de ce cas de force majeure une occasion de tester de nouvelles manières d’enseigner : tutorat, l’apprentissage collaboratif, etc. Je concluais en disant que « dans le meilleur des cas, la menace de grippe n’aura été qu’un luxe de précautions qui se seront avérées inutiles, dans le cas contraire, une brèche aura été percée dans le dogme de la salle de classe comme seul lieu possible d’apprentissage ». Qu’en est-il onze années plus tard ? On ne peut bien sûr que souhaiter que la crise sanitaire actuelle se termine aussi bien qu’en 2009, même si l’ampleur de celle-ci, sa dimension planétaire,  et  les mesures prises pour l’enrayer, soient sans commune mesure avec la précédente. La fermeture des établissements scolaires, dans le mouvement plus global de confinement auquel nous sommes tous astreints depuis une semaine, est inédite dans l’histoire contemporaine et ce qui n’était qu’une hypothèse en 2009 et devenu une réalité et ce pour une durée indéterminée. Mais que s’est-il passé en onze années ? Comment avons-nous tiré les leçons de cette crise de 2009 pour se préparer à un évènement sanitaire du même type qui devait, fatalement, se reproduire un jour ou l’autre ?

On constatera tout d’abord que la « brèche » que j’évoquais sur le dogme de la salle de classe comme unique lieu de l’apprentissage s’est en partie produite. Même si, bien évidemment, la classe reste le lieu majoritaire, les pratiques de plus en plus nombreuses de « classe inversée » ont permis de réfléchir à une autre articulation des deux lieux complémentaires de formation que sont le domicile et l’école. Les travaux de Marcel Lebrun, notamment, ont conduit nombre d’enseignants à expérimenter des approches différentes : petits apports théoriques à la maison en amont par le biais de capsules vidéos et applications pratiques à l’école, par exemple. Nul doute que les enseignants adeptes de ces méthodes soient aujourd’hui plus à l’aise que d’autres pour assurer la continuité pédagogique. En formation continue des adultes et dans les dispositifs en alternance, la loi de 2018 « pour la Liberté de choisir son avenir professionnel » a incité les acteurs à aller encore plus loin dans cette voie en créant de véritables dispositifs multimodaux.

On trouvera une preuve supplémentaire de cette évolution dans le recours aux classes virtuelles, notamment celle proposée par le CNED sur le site « ma classe à la maison ». En effet, au-delà de la mise à disposition de ressources, d’activités et d’exercices, les enseignants sont invités à garder un contact avec leurs classes à travers un outil à ma connaissance jamais utilisé massivement à l’Éducation nationale. Si certains d’entre eux auront sans doute la tentation de reprendre une posture « transmissive », d’autres en revanche auront à cœur de se mettre dans une posture d’écoute et de maintien du lien social avec les élèves et même entre collègues. Reste toutefois que l’usage de cet outil ne va pas de soi et que les enseignants n’y ont pas été préparés.

Autre élément notable de changement depuis 2009, la dématérialisation des relations entre les partenaires éducatifs est aujourd’hui une pratique installée. Sous la responsabilité des Régions, les établissements scolaires sont tous dotés d’Environnements Numériques de Travail (ENT) sur lesquels les parents et élèves peuvent retrouver toutes les informations utiles à leurs scolarités (cahier de textes, notes, travail à faire, suivi…). Si, au début de la crise, ces outils ont été saturés par l’afflux des connections, on peut constater que la régulation progressive des usages permet peu ou prou de s’y connecter chaque jour. La familiarisation acquise de ces outils par l’ensemble des acteurs est incontestablement un atout dans la crise actuelle, même si, bien évidemment, se pose à nouveau la question de la fracture numérique : quid des parents et des élèves peu ou mal équipés ou n’ayant pas la vélocité nécessaire à l’usage de ces moyens technologiques ? Le prêt de tablettes évoqué par le Ministre de l’Éducation nationale peut être une réponse au manque d’équipements mais pas au manque de pratiques et de compétences numériques des familles.

Concernant les ressources pédagogiques, la situation est plus ambiguë : du côté de l’Institution, force est de constater que les supports pédagogiques proposés notamment par le CNED restent essentiellement des supports de type PDF, avec peu d’interactivités hormis des Quiz. Par ailleurs, on ne trouve plus trace des émissions réalisées par l’Éducation nationale en 2009, mais les acteurs de l’audiovisuel se mobilisent pour proposer des contenus éducatifs :  Voir par exemple Lumni (ex France TV Éducation)  ou France 4 qui diffusera à compter du 23 mars de 9 heures à 17 heures des cours réalisés avec des enseignants. Les émissions radiophoniques éducatives ont quant à elles disparues. Mais c’est du côté des enseignants, en tous les cas une partie d’entre eux, que l’on va trouver le plus d’inventivité pédagogique. S’affranchissant le plus souvent des outils institutionnels, ceux-ci vont aller chercher du côté des outils du libre des applications leurs permettant de réaliser des supports d’activités originaux. Victimes de leur succès inattendu, des applications telles que Génial-ly, Learningapps, ou jeuxpédago ont vite été saturés. Ce dernier par exemple annonce une fréquentation vingt fois supérieur à l’ordinaire. Les échanges de bonnes pratiques, l’aide en ligne n’ont jamais été aussi prolifiques : le groupe Facebook "Enseigner avec Genially"  ou encore le groupe "Enseigner avec le numérique" fourmillent de conseils et de ressources partagées et deviennent de véritables réseaux numériques d'apprenance.

Le recours aux outils de libre ou plus généralement aux outils « grand public » n’est pas pour autant sans poser question. Au-delà du fait qu’il laisse voir en creux une carence ou à tout le moins un manque d’anticipation institutionnelle, cela interroge les limites à franchir ou non : abandon des règles du RGPD par exemple, vilipendé par certains services informatiques ; entrisme des GAFA et des acteurs privés et risque de marchandisation de l’Éducation ; usage peu encadré de réseaux tels que WhatsApp, Facebook et, plus polémique encore, de l’application pour Gamers « Discord » qui peuvent générer des habitudes et des usages que les enseignants, en d’autres temps, combattent. La « situation de guerre » dans laquelle nous sommes, selon les propres mots du Président de La République nous autorise-t-elle à faire feu de tout bois pour maintenir la continuité pédagogique, quitte à assouplir des règles de sécurité ? Certains estiment qu’il est préférable d’aller chercher les élèves là où ils sont (sur Discord par exemple) plutôt de leurs imposer des outils qu’ils n’utiliseront qu’avec réticence.

C’est un point de vue que, pour ma part, je partage depuis longtemps : la porosité des espaces et des temps sociaux, les inégalités liés à l’illectronisme et la nécessité absolue de maitriser la littératie numérique pour s’intégrer dans la vie sociale et professionnelle plaident en faveur de l’usage dès l’école des équipements mobiles et des applications « grand public », en accompagnant la maitrise et la diversité des usages.

Bien qu’en augmentation constante, les enseignants aguerris au numérique sont encore cependant minoritaires et la plus grande partie d'entre eux restent, tant pour des raisons de compétences, de manque d’appétence et même pour des raisons idéologiques très éloignés de ces nouvelles formes éducatives. Leur réveil tardif laisse à craindre que ce retard ne sera sans doute pas comblé sur le temps de la crise sanitaire, même si on peut espérer que la contrainte dans laquelle ils se trouvent placés les aidera à changer de regard sur la place des écrans à l’école et plus généralement sur la société numérique.

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