Avant de commenter à chaud les 9émes rencontres du FFFOD, ce qui sera plutôt un état d’étonnement, j’évoquerais tout d’abord un repas que j’ai pris avec Jacques Naymark, qui m’honorait de son amitié, le 24 mai 2010. Je me souviens bien de la date, car j’avais alors rédigé une note de mon blog où je reprenais nos échanges, en écrivant ceci :


« Force est de constater que la FOAD n’a pas répondu à toutes les attentes, notamment ceux des mirobolantes promesses économiques d’il y a quelques années. Si l’on s’attendait à une révolution et une suprématie, on peut effectivement considérer les tentatives de ces vingt dernières années comme un échec.  A l’inverse, on peut toutefois estimer qu’en s’appuyant sur l’évolution constante et rapide des potentialités des  technologies et sur la déferlante des usages sociaux du web, la formation a réussi sa mutation grâce aux technologies et que tout aujourd’hui est FOAD ! La plupart des appels d’offre publics promeuvent son utilisation, l’individualisation poursuit son chemin grâce aux technologies, la majorité des apprenants et des étudiants utilisent leurs ordinateurs pour rechercher, produire, apprendre, communiquer … donc le pari est réussi. L’évolution culturelle s’est faite, en douceur, en n’opposant pas un modèle contre un autre, mais en irriguant progressivement tout l’appareil de formation, dans des configurations différentes adaptées aux besoins des apprenants et aux contingences organisationnelles des centres de formation. La formation ouverte et à distance peut disparaitre en tant que concept, elle a transformé durablement les pratiques pédagogiques, ce qui était, somme toute, sa vocation initiale. Autrement dit elle a fait son temps ! ».

 

Juste après cela, j’avais fait une intervention dans une manifestation où j’avais intitulé mon propos « la FOAD est morte, vive la FOAD », ce qui m’avait valu quelques réactions virulentes, et je ne prendrais donc pas le même risque ici.

 

Les rencontres de ces trois derniers jours m’ont conforté dans cette vision dialectique de la FOAD d’aujourd’hui, qui est à rapprocher de l’approche de Marcel Lebrun et de Pierre Moeglin sur une double lecture possible du No Significative Différence (NSD).

 

Oui, la FOAD, ou en tous cas l’approche numérique de la formation, est partout, et on a vu tout au long de ces trois jours comment elle traverse à la fois les enjeux de la formation des demandeurs d’emplois, des salariés en entreprises, des universités. Mais cependant, elle est polymorphe, contingente aux projets et aux intentions des institutions et donc très différente selon les acteurs, les secteurs et les publics concernés. Sans faire de jugement de valeur, Il n’y a que peu à voir, me semble-t-il, entre le projet VISA en FOAD de la Région Centre et le projet de la GNFA, pour ne citer que ces deux-là, dans les finalités comme dans les approches. Pourtant, tous deux se revendiquent du terme de FOAD et tous les deux sont pertinents, eu égard aux finalités, très différentes, qu’ils poursuivent l’un et l’autre. De même qu’il y a peu à voir avec un serious game qui met l’accent sur la dimension ludique pour faire passer des contenus rébarbatifs et un social game qui met en avant les compétences sociales comprises comme des compétences professionnelles. Méfions-nous donc des amalgames.

 

Oui, la dichotomie « stérile » entre l’approche « humaniste » de la formation et l’approche « économique » est dépassée. Je me souviens notamment de la première fois où j’ai rencontré Pierre Moeglin, c’était à l’occasion d’un colloque à Poitiers organisé par le CNED sur l’industrialisation de l’individualisation, et son intervention avait suscité des prises de position très virulentes. Il me semble que ce ne serait plus le cas aujourd’hui, et que la plupart des pédagogues ont compris que les technologies étaient un atout et une chance pour la formation et non plus un risque de déshumanisation de la formation. Chacun s’accorde à dire que les technologies permettent de faire aussi bien que la formation traditionnelle, mais plus vite et à moindre coût, en tout cas en déplaçant les coûts vers l’amont, c’est-à-dire la production des ressources et des dispositifs, versus l’accompagnement, et qu’en outre ils produisent des effets sur la motivation, la persistance, l’intérêt des apprenants et, sans doute (ce qui reste toutefois à démontrer) sur les compétences transversales. Mais cependant, cet accord de façade masque une réelle divergence sur la manière de considérer les technologies :

 

  • soit comme un outil pédagogique, moderne, indispensable car dans l’air du temps, mais qui reste un outil, comme le manuel scolaire ou le tableau  
  • soit comme l’élément qui transforme radicalement nos manières de travailler, de vivre ensemble, et donc d’apprendre, allant même jusqu’à modifier nos processus cognitifs. 

Cela est aussi valable sur la dimension sociale des apprentissages, considérée par certains au mieux comme un supplément d’âme, au pire comme un gadget, et par d’autres comme l’élément structurant de tout apprentissage. Ce n’est pas tout à fait la même chose.

 

Ces différentes dimensions renvoient aux  modèles pédagogiques et épistémologiques, qui, en quelque sorte, et cela a été bien montré par Marcel Lebrun, « subsistent » aux technologies. En résumé, on n’est pas que dans un simple continuum, avec plus ou moins de technologie, plus ou moins d’ouverture, on est dans un clivage entre deux modèles de FOAD, l’un étant plutôt une formation « instrumentée » et l’autre une formation « émancipatrice » : dans l’une, vous êtes formé, dans l’autre, vous vous formez !


Finalement, nous voilà bien embarrassé, car c’est plus facile d’être pionnier que d’être rattrapé par une réalité qui nous échappe, un peu comme lorsqu’un coureur fait la course en tête et est rattrapé par le peloton. Si la FOAD est partout, à quoi sert alors le FFFOD ?  Pour ma part, j’ai  ressenti ce flottement dans la difficulté à identifier clairement la thématique des rencontres, contrairement aux précédentes ; on était plutôt sur une juxtaposition de thématiques que dans un ensemble structuré autour d’une idée forte. C’est sans doute normal dans une organisation et cela est propice à une ré-interrogation. Je me garderais bien de donner des conseils au FFFOD sur son positionnement, je ne suis pas légitime, mais je relèverais trois faits qui m’ont surpris :

 

  • l’absence de mémoire collective qui fait qu’on a parfois l’impression que chacun réinvente la FOAD tous les matins ; j’avoue que je n’ai pas encore trouvé la solution !
  • l’absence de la thématique de la sécurisation des parcours : autant je trouve normal que chaque acteur institutionnel projette dans la FOAD des intentions qui lui sont propres, autant, justement, il m’apparait que l’on « projette » sur l’individu sans forcément prendre en compte son projet sur le long terme et qu’on le laisse seul pour reconstruire le sens entre les étapes de son parcours. Or, nous ne sommes pas égaux sur ce point, et il reste à créer des « dispositifs d’accompagnement de la formation tout au long de la vie », qui pourraient aussi être industrialisés, pour aider à cette mise en cohérence. Je dirais que nous avons créé les briques, il reste un réinventer le ciment ! Il  me semble que les e -porfolio, s’ils étaient pensés collectivement entre acteurs de la formation, pourraient aider à cette reconstitution du sens et à la fabrication du lien entre les étapes du parcours.
  • enfin, le dernier point touche à l’inventivité des formateurs pour créer des dispositifs innovants : c’est finalement très rassurant de constater que l’innovation  n’est pas toujours là où on l’attend. Pour ma part, ce qui m’a le plus captivé, c’est l’expérience du CIFA TP d’Alençon (et c’est dommage que nous n’ayons été que quelques-uns dans la salle) car ce qu’ils ont réalisé est vraiment  remarquable. Pour faire bref, l’idée a été de faire réaliser des clips vidéo pour la prévention des risques professionnels, et les productions sont réellement   impressionnantes (cf.projet MESA CIFATP). Ils ont su offrir aux apprentis les conditions de réalisation de leurs idées : l’association de professionnels du cinéma, du temps et de la disponibilité des formateurs, des moyens techniques … et surtout ils ont  fait le pari de l’intelligence et de la créativité des apprentis. 


On est loin de la FOAD, on n’est pas trop éloignés cependant des technologies de communication et notamment de l’usage des réseaux sociaux. C’est une expérience par essence non reproductible et non transférable comme telle mais c’est une remarquable « bonne pratique » qui mérite d’être versée au fonds commun de la réflexion. C’est finalement la preuve que, d’une part, l’industrialisation n’est pas incompatible avec l’artisanat ; d’autre part que l’innovation, pour reprendre l’expression d’Edgar Morin, vient toujours de la déviance.

Tag(s) : #Usages
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